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Face au Cloud nous sommes tous des homards

Tel un homard qui ne résiste pas à la délicieuse odeur d’un poisson frais placé à l’intérieur d’une nasse, nous nous précipitons vers le Cloud, entraînés par le parfum des éloges dont il fait l’objet. 
 
Nous le savons, la nasse est conçue de telle sorte que nous puissions facilement entrer alors que la sortie est plus difficile. S’il y a peu de chance que nous finissions grillés sur la table de noël, nul doute que comme le homard, nous pourrions être pris au piège. 
 
Le cloud est appétissant : il est puissant, il a la taille que l’on recherche, on le trouve depuis n’importe quel point du globe. Il ne se trouve pas dans les fonds marins mais dans les « nuages », lui donnant un aspect intangible et immatériel donc à priori sans contraintes. 

Si nous nous intéressons à l’angle environnemental, il est loin d’être aussi virtuel. En effet, comme expliqué dans le rapport de l’Alliance Green IT (https://alliancegreenit.org/media/position-paper-le-cloud-est-il-green.pdf), le cloud s’appuie bien sur des infrastructures physiques. Celles-ci sont hyper-dimensionnées, donnant ainsi l’illusion d’une capacité infinie tout en occultant potentiellement la charge des réseaux et l’absence de décommissionnement. 

Sous l’angle fonctionnel, le cloud est très riche : en témoignent les centaines de fonctionnalités dans les très nombreux menus de configuration. Indépendamment de vos besoins, le fournisseur est libre de décider de la mise en œuvre de nouvelles fonctionnalités ou de la suppression d’anciennes. Cela se traduit par exemple par des messages hebdomadaires de Microsoft sur l’évolution de ses services. Ces changements sur le cloud sont susceptibles d’obliger la réalisation d’actions sur les outils tiers ou internes dans un délai décidé par le fournisseur. 
 
Le cloud peut aussi générer une dépendance technologique avec les outils installés sur les postes de travail ou les serveurs « on premise ». Ainsi, Microsoft 365 impose par exemple aujourd’hui une version d’Outlook 2016 minimum ou d’une version avec support étendue. Bien évidement il reste possible voire recommandé (avant d’être peut-être un jour obligatoire) de souscrire à un abonnement pour avoir toujours la dernière version. Nous nous approchons à grand pas du jour ou l’utilisation de services cloud nécessitera un système d’exploitation Windows 10 par abonnement récurrent. 

Il est aussi possible de parler de dépendance administrative, lorsque Microsoft décide arbitrairement la fin de compatibilité entre Windows 2012 et Office 365 pro plus, une fin de support avancé pour Windows 2016 et jamais de compatibilité pour Windows 2019. De fait, les clients qui avaient récemment mis en œuvre ce type d’infrastructure auraient dû tout migrer dans le cloud, postes de travail inclus. Fort heureusement, le tollé que cela a généré a conduit Microsoft à revenir sur cette décision, pour cette fois. 

En raison de la puissance financière et technologique des GAFA, nous pourrions nous attendre à une extrême disponibilité des solutions. Pourtant, nous constatons qu’il est régulièrement annoncé des pannes, certes limitées à quelques services, mais parfois nationales ou même mondiales. Est-ce alors réellement plus fiable qu’une solution justement dimensionnée et administrée sur un environnement dédié ? (Historique de pannes de services cloud sur www.downdetector.fr par exemple) 
 
Le cloud est virtuel, mais il est possible que son service le soit aussi. Au-delà du possible parcours de combattant à travers des FAQ inadéquates pour obtenir un contact téléphonique, il est fréquent que le support soit anglophone et délocalisé. Nous observons que de plus en plus de services commerciaux sont notamment délocalisés à l’est de l’Europe. La barrière de la langue couplée de l’absence de gestion de l’historique ou du contexte spécifique augmentent les risques d’échanges infructueux. À titre d’exemple, le service financier d’un opérateur télécom majeur (GTT) a pour consigne de ne pas communiquer avec le client et ne traite pas les litiges… fussent-ils admis comme relevant de sa responsabilité. 
L’utilisation de services cloud induit à minima la gestion des droits d’accès avec une gestion des profils. Cela permet de distinguer les droits d’usage du droit de commander des ressources supplémentaires et donc de générer de la facturation. Pourtant certains portails (certes moins connus que ceux des GAFA) ont encore une gestion des droits qui ne permet pas au responsable de l’entreprise d’avoir une vision complète des utilisateurs habilités. Quelques fois aussi, à l’image de la migration de portail inefficiente opérée par Microfocus et qui aura duré plus d’un an lors de son rachat de HPE, il s’est avéré impossible de retrouver la trace des anciennes licences et d’assurer leur évolution malgré la fourniture des justificatifs. Ce pourrait pourtant être pire lorsque le fournisseur ne donne aucun justificatif de la nature des services commandés.

Enfin, et c’est probablement ce qui retient le plus l’attention : il y a la dépendance financière propre au modèle économique du cloud, dans un contexte où le cloud peut évoluer à tout moment selon le gré du fournisseur. La sortie du contrat reste alors l’unique recours. Ce modèle pose un problème de lisibilité et de prédictibilité des coûts pour l’utilisateur. Il est aussi courant que le modèle de facturation évolue, dans ses conditions financières ou les modèles d’application, pouvant permettre au fournisseur de multiplier discrètement ses prix. Cette hausse des coûts peu visibles peut résulter par exemple d’un mode de calcul différent des unités d’œuvre. Bien que cela ne soit pas un service cloud, un exemple est le modèle de Licensing par cœur de Windows server qui est resté à prix constant si l’on considère un processeur 16 cœurs mais dont le prix double si le serveur utilise 32 cœurs. Ceci est devenu si complexe que cela pousse les fournisseurs de solutions à proposer en ligne des calculateurs pour « prédire » les coûts du service. Difficile néanmoins de reconnaître la simplicité du « calculateur simple » mis en service par Amazon 
 (https://calculator.s3.amazonaws.com/index.html). 

Opacité des coûts, évolution des modalités de facturation et prélèvements à échoir en même temps qu’un manque de fluidité dans la relation-client : certains répondront qu’il existe des mécanismes de réversibilité et que la solution consiste à rester agile pour pouvoir changer de cloud si nécessaire. Malheureusement, la démarche est loin d’être simple. Si je veux passer de 365 à Gsuite, il y a de fortes chances que je doive passer par des fournisseurs de solutions de migration. Parfois, le piège est à peine dissimulé. C’est le cas lorsque Wunderlist (racheté par Microsoft) disparaît au profit de todo, qui propose alors une fonction d’importation… mais pas de fonction d’exportation. 

Tout est d’ailleurs fait pour que les entreprises aillent de gré ou de force vers les solutions cloud à l’instar d’Oracle qui menace d’audits les clients qui ne veulent pas passer en cloud (https://www.channelnews.fr/certains-editeurs-menacent-leurs-clients-daudits-pour-les-contraindre-a-souscrire-leurs-solutions-cloud-denonce-litam-97989?utm_content=HTML).

Une autre tactique consiste à rendre les versions « on premise » avec licence à vie quasiment hors de portée technologique comme Exchange server 2019 qui impose 196 Go de mémoire (https://docs.microsoft.com/fr-fr/exchange/plan-and-deploy/system-requirements?view=exchserver-2019) alors que des solutions tierce comme zimbra savent fonctionner avec 8 Go seulement, pour des fonctionnalités qui peuvent peut être moindres mais adaptées à nos justes besoins. 

Historiquement et par nature, l’informatique repose sur la disruption et les effets de mode. Elle propose, parfois impose, en permanence de nouvelles solutions. Pour le cloud, contrairement aux messages couramment diffusés pour des raisons marketing, nous sommes proches du gouffre des désillusions du cycle de hype
 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Cycle_du_hype) avec les premiers retours de cloud. Il est l’heure d’adopter un rythme de croisière raisonnable avec un usage proportionné et mesuré de tels services. 

Vous l’aurez compris, cet article est orienté, et largement à charge contre les fournisseurs cloud. Par choix, je n’aborde pas les atouts évidents de ces solutions : qu’il s’agisse de la souplesse, de l’accessibilité, de la performance et même, quelques fois, du coût. Les articles vantant les mérites du cloud ne manquent pas. Il s’agit ici de contrebalancer un message courant et de faire prendre conscience des contraintes associées à ce type de solutions. 

Le homard que nous sommes a de bonnes raisons d’apprécier le poisson frais mais il gagnerait à comprendre le fonctionnement d’une nasse.